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Prix Henri de Lubac 2016 : Sr Christine Gautier et le P. Nicolas Bossu lauréats

Mis à jour le 06 juillet 2016 à 15:43Publié le 28 juin 2016 à 12:11

Le travail humain et la prophétie des Ossements desséchés. Sœur Christine Gautier OP, et le père Nicolas Bossu LC sont les deux lauréats 2016 du prestigieux Prix Henri de Lubac pour leurs thèses respectives sur le travail humain et la providence, et sur la prophétie des Ossements desséchés (Ezéchiel 37).

Première publication de cet article le 9 juin dernier sur Zenit.

Le prix leur a été remis, à l’ambassade de France près le Saint-Siège, mardi, 7 juin 2016, par le cardinal Paul Poupard et par le nouvel ambassadeur, M. Philippe Zeller, tout juste arrivé depuis trois jours. Chaque année en effet, le service culturel de l’ambassade de France près le Saint-Siège récompense la meilleure thèse de doctorat en français soutenue à Rome.

Le jury, réuni sous la présidence du cardinal Poupard, avec la participation notamment du père Serge-Thomas Bonino OP, a distingué cette année ces deux théologiens qui s’intéressent au grand mouvement de « retour de l’humanité vers Dieu » : par la collaboration du travail humain avec la Providence, pour soeur Christine Gautier, et par l’accomplissement de la prophétie d’Ezéchiel, pour le P. Nicolas Bossu.

Les deux lauréats confient les coulisses de l’exploit aux lecteurs de Zenit.

Comment est né votre intérêt pour ces sujets ?

Sœur Christine Gautier – Alors que j’étais bien décidée à tourner le dos à l’économie en entrant dans la vie religieuse, le fait d’être appelée à servir dans l’économat de ma province a aiguisé mon questionnement théologique : notre travail quotidien, loin de nous éloigner de Dieu et de son plan providentiel, est une mission, comment peut-il donc être au service du gouvernement divin ? Notre vie est une, et nos actes s’unifient de telle sorte que toutes nos tâches, mêmes les plus humbles, les plus matérielles, trouvent leur sens et leur valeur dans leur intégration à notre cheminement vers la béatitude éternelle. Cette question existentielle pour moi – notre travail quotidien en lien avec la conduite de Dieu sur le monde et sur nous – a donc été le nerf de ma recherche théologique.

Père Nicolas Bossu – Au contact avec les séminaristes et les fidèles pour la prédication, je me suis rendu compte de la soif d’une interprétation spirituelle de l’Ecriture. Pour un chrétien, qui centre sa vie sur la Résurrection de Jésus, il est impossible de ne pas voir en Ezéchiel 37 la promesse de notre propre résurrection… Cette attitude est-elle correcte ? Comment lui donner un fondement théologique ? J’ai voulu me tourner vers les Pères de l’Eglise : parler de Tradition ne signifie pas « répéter aujourd’hui ce qu’on a toujours fait », mais plutôt « découvrir dans notre histoire les fondements de notre foi »… en assumant le risque d’être qualifié de « traditionaliste » !

Quelles difficultés avez-vous affrontées ?

Sœur Christine Gautier – Mon travail de thèse qui a duré 3 ans, fut parfois aride mais aussi émaillé de la joie de la découverte au fur et à mesure de l’avancée de la rédaction et de la clarté qui se faisait jour peu à peu dans le dédale des textes de Saint Thomas. La sélection des textes n’a pas toujours été aisée, il fallait évoquer certains gros dossiers rencontrés mais sans s’y noyer sous peine de perdre de vue le but. Le long travail solitaire que représente une thèse réclame aussi une ascèse quotidienne pour maintenir un bon équilibre de vie entre communauté, prière, sommeil, mais aussi détente : aucun aspect ne peut être négligé sans déstabiliser l’ensemble. Dans ce travail de longue haleine, il n’est pas évident de partager au jour le jour les progrès de la recherche ou de la rédaction, la solitude se fait sentir quand on n’a pas de conclusions ou de trouvailles à communiquer. Le découragement est une tentation constante : on s’engage parfois dans des impasses ; ou bien quand il faut reprendre des passages déjà travaillés et retravaillés ; parfois c’est le poids des tâches secondaires, plus ingrates mais combien nécessaires, comme l’archivage des données, le formatage et les soucis informatiques, qui se fait sentir.

Père Nicolas Bossu – J’évoquerais les mêmes difficultés que sœur Christine, en ajoutant un problème supplémentaire. Ma thèse aborde des domaines très différents : exégèse de l’Ancien Testament et du Nouveau, patristique (Origène), herméneutique philosophique (Ricœur), théologie historique (Ratzinger)… Il est difficile de ne pas se sentir un « amateur » dans chacune de ces sciences, et d’oser avancer des conclusions personnelles. Mais un fait me console : dans aucun chapitre je ne suis vraiment original, la seule valeur de mon travail consiste dans l’assemblage final. Il me semble que c’est le propre de la théologie catholique d’opérer une synthèse au-delà des études spécialisées.

Comment avez-vous choisi vos auteurs ?

Sœur Christine Gautier – Le choix de Saint Thomas d’Aquin comme maître s’est naturellement imposé à moi pour les solides principes qu’il nous transmet et qui nous permettent de penser. Son approche de la Providence et de la synergie entre cause première divine et causes secondes créées, notamment, tient une ligne médiane entre le providentialisme selon lequel tout dépend exclusivement de Dieu, et l’athéisme qui évacue au contraire Dieu pour laisser place à la liberté humaine.

Père Nicolas Bossu – Nous sommes vraiment des « nains sur des épaules de géant ». Comme Ezéchiel 37 est une métaphore, le choix de Ricœur pour l’analyser était évident. Mais sa philosophie présente des limites pour la théologie : c’est alors que l’œuvre de Ratzinger apparaît dans toute sa grandeur, puisqu’il a établi un dialogue critique avec les penseurs modernes, depuis la foi catholique. Il est vraiment un phare pour la théologie biblique.

Quel fruit en tirez-vous pour votre vie ?

Sœur Christine Gautier – Au long de ces années j’ai été saisie par mon sujet et par mon auteur, et en ai tiré des éclairages pour ma propre vie, dans le sens d’une unification plus profonde entre dimension profane et destin éternel. Souvent mon étude se faisait contemplation et alimentait l’espérance qui permet le don de soi dans toutes les dimensions de ma vie religieuse. J’espère pouvoir maintenant en partager les fruits avec mes étudiants pour qu’à leur tour ils nourrissent leur vie spirituelle de leur recherche théologique.

Père Nicolas Bossu – J’ai eu la satisfaction de pouvoir explorer profondément, puis argumenter, une intuition personnelle. Cela m’aide dans mon contact avec la Parole, pour le bien du Peuple de Dieu. Lorsque je le nourris d’une interprétation spirituelle de l’Ecriture, je n’ai plus l’impression d’être infidèle à la science exégétique… Et je suis très honoré que la thèse soit publiée dans la série « Etudes Bibliques » (Gabalda). J’ai ainsi l’impression d’avoir apporté une petite pierre dans l’édification de l’Eglise.

Comment utiliserez-vous l’argent du prix ?

Sœur Christine Gautier Le prix couvrira les frais d’édition de ma thèse parue aux éditions du Cerf et m’encourage à persévérer dans la recherche et l’écriture qui permet de partager les fruits de cette recherche.

Père Nicolas Bossu – Sous le pontificat de François, il est naturel de se tourner vers les pauvres… J’ai longuement hésité, puisque mes supérieurs m’en laissaient le choix ; mais finalement, pendant un cours, je me suis rendu compte que j’avais en face de moi, à travers les séminaristes des pays moins développés, cette portion pauvre du « Peuple de Dieu ». Leur offrir de bons prêtres est le meilleur investissement… Le prix sera donc reversé à un fond dédié à leur formation.

Une thèse de doctorat est toujours très spécialisée… Pourriez-vous en offrir un aperçu simple ?

Sœur Christine Gautier – J’ai voulu explorer la théologie de la Providence en Saint Thomas, et montrer en quoi l’homme est collaborateur de Dieu. Il entre en synergie avec la Providence divine par son travail, jusqu’à devenir providence lui-même pour les autres, s’il se tient en dépendance de la Providence première qui est Dieu. Ce thème parle à tout le monde puisque la nécessité du travail est universelle et que nous sommes tous guidés par Dieu dans notre chemin vers lui, non à la manière des marionnettes mais comme des êtres libres et capables de créativité. Cela est source d’espérance et nous stimule à mettre en œuvre l’infinie richesse de nos talents qui, mis ensemble, peuvent bâtir des cathédrales aujourd’hui encore.

Père Nicolas Bossu – Mon point de départ a été la prophétie des ossements desséchés (Ez 37,1-14). A travers cette scène grandiose, Dieu promet de faire revenir son Peuple de Babylone… Puis j’ai choisi trois textes qui donnent un nouveau sens à la prophétie : à la mort de Jésus (Mt 27), chez les deux témoins de l’Apocalypse (Ap 11), dans la théologie d’Origène. Ces auteurs construisent un « accomplissement eschatologique » : Ezéchiel aurait décrit la Résurrection finale… Ce qui va au-delà du sens littéral, mais est conforme à ce que les fidèles sentent : il me suffit d’évoquer devant eux cette page de l’Ecriture pour entendre des commentaires enthousiastes sur la résurrection de la chair… Est-ce légitime ?

Vous regardez  vers l’accomplissement de toute chose en Dieu ?

Sœur Christine Gautier – Si la question du sens du travail est cruciale pour l’homme contemporain et pour la doctrine sociale de l’Église, en théologie, il est fréquent que le sens de la vie soit disjoint entre le quotidien et l’ultime. Le quotidien, notamment le travail, est enfermé dans sa dimension expiatoire, il est rarement convié au rang des activités capables d’orienter une vie dans sa dimension ultime, au regard de Dieu. Mais la contribution de saint Thomas sur la Providence, faisant une large part au concours des causes secondes permet de réintégrer le travail dans le plan providentiel. C’est ce que j’ai voulu montrer dans ma thèse, en faisant dialoguer deux domaines de la théologie : celle de la Providence, celle du travail.

Père Nicolas Bossu – Pendant mes études de théologie biblique, j’ai souvent été frappé par le contraste entre l’importance du concept de Tradition, par exemple dans Dei Verbum, et son absence dans la littérature exégétique… C’est pourquoi j’ai voulu établir un exemple concret de pont entre l’exégèse et la dogmatique : si l’Eglise du Nouveau Testament et des Pères lisait Ez 37 dans une perspective eschatologique, nous devrions les imiter. Comme sœur Christine, il s’agit donc de mettre en dialogue des disciplines différentes.

***

Sœur Christine Gautier, religieuse dominicaine de la Congrégation Romaine de Saint Dominique, de la province Italo-Suisse, vivant à Rome à l’Institut Saint Dominique, partage son temps entre sa mission éducative à l’école Saint-Dominique de Rome, son service à l’économat de sa province et le travail universitaire à l’Université Saint Thomas d’Aquin (Angelicum).

Pour en savoir plus sur sœur Christine Gautier.

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Le père Nicolas Bossu, prêtre de la congrégation des Légionnaires du Christ, enseigne l’Écriture Sainte à Rome, au sein de l’Athénée pontifical Regina Apostolorum.

Pour en savoir plus sur le P. Nicolas Bossu.

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